Pendant que le champagne cherche un second souffle, le crémant continue de grimper. Près de 123 millions de bouteilles vendues en 2025, une croissance quasi ininterrompue depuis une décennie, une présence dans huit vignobles français : l'effervescent des régions s'installe. Et ce nom qui fait vendre intéresse maintenant des producteurs allemands et italiens. Réunie à Paris le 23 septembre, la Fédération nationale des producteurs et élaborateurs de crémant (FNPEC) s'en est inquiétée publiquement.
Dix ans de croissance pour le crémant
Les chiffres présentés par la fédération expliquent cet appétit. Près de 123 millions de cols vendus en 2025, soit 7,5 % de plus qu'en 2024. Et ce n'est pas un coup d'éclat isolé : la hausse avait déjà été du même ordre l'année précédente, et la progression dure depuis une dizaine d'années.
En grande distribution française, les crémants écoulent quelque 37 millions de cols, contre 26 millions pour le champagne et 23 millions pour le prosecco. Dans les rayons, c'est donc le crémant qui mène. En Champagne, le climat est tout autre : les maisons s'inquiètent de la désaffection d'une partie de leur clientèle, comme le reconnaissait le patron de Lanson dans une mise en garde sans détour sur la clientèle populaire perdue.
L'export pèse de plus en plus lourd : sa part est passée de 40 à 43 % des ventes entre 2024 et 2025. Le marché français reste majoritaire, avec 57 %, mais l'équilibre bouge vite.
La fédération avance plusieurs raisons à cette réussite. Le crémant est élaboré selon la méthode traditionnelle, celle du champagne. Il répond aux attentes d'un public qui boit moins mais veut des vins festifs sans se ruiner. Et il s'appuie sur un maillage territorial rare : Alsace, Bordeaux, Bourgogne, Die, Jura, Limoux, Loire et Savoie ont chacun leur appellation.
Allemagne, Italie : quand le nom crémant attire les convoitises
Une réussite pareille ne passe pas inaperçue. La filière voit depuis quelque temps des producteurs étrangers s'intéresser à la mention « crémant », en Allemagne et en Italie principalement.
Le terme n'est pas réservé à la France. Le droit européen l'ouvre aux autres États membres, à condition de respecter des règles précises. La Belgique et le Luxembourg le produisent d'ailleurs depuis longtemps. Le problème, selon la FNPEC, vient de ceux qui s'en emparent sans jouer le jeu. Certains producteurs allemands proposeraient des effervescents baptisés crémant sans respecter l'ensemble des critères, et leurs bouteilles restent pour l'instant vendues sur le seul marché allemand, et la fédération estime que ces producteurs ont commencé à évoluer dans le bon sens. En Italie, des cahiers des charges ont été déposés, sans être spécifiques au crémant.
« Nous ne sommes pas contre de nouveaux producteurs, assure Dominique Furlan, président de la fédération, mais à condition que le cahier des charges soit respecté. » Pour une catégorie qui a bâti sa réputation sur l'exigence, le risque de dilution est réel. Si le consommateur trouve sous un même nom des vins élaborés selon des règles différentes, la promesse s'effrite.
Des règles européennes strictes mais mal connues
Qu'est-ce qui fait un crémant ? Le cadre est fixé par le règlement délégué (UE) 2019/33, entré en application en 2019 à la place du texte de 2009. La liste des exigences y est plus longue qu'on ne l'imagine. Parmi elles : des raisins vendangés à la main, un pressurage de raisins entiers ou égrappés limité à 100 litres de moût pour 150 kilos de vendange, pas plus de 150 mg/l de dioxyde de soufre et moins de 50 g/l de sucre. Le vin doit aussi respecter la méthode traditionnelle, avec une seconde fermentation en bouteille et au moins neuf mois sur lies.
Le texte ajoute un point qui compte beaucoup pour la filière française. La mention est réservée aux vins mousseux blancs ou rosés sous appellation d'origine protégée, et elle doit figurer sur l'étiquette avec le nom de la région concernée. Le crémant n'est donc pas une simple technique que n'importe qui pourrait revendiquer. Il reste attaché à un territoire et à un cahier des charges. Une nuance que certains nouveaux venus semblent ignorer, volontairement ou non.
L'enjeu est industriel autant que sémantique. Les effervescents sont devenus un secteur stratégique en Europe, comme l'a rappelé le passage des cavas Freixenet sous pavillon allemand. Un nom déjà installé auprès des consommateurs y pèse lourd.
Pédagogie d'abord, justice si nécessaire
Face à ces dérives, la FNPEC a choisi de commencer par le dialogue. Des échanges ont été engagés avec des producteurs allemands, dont les crémants restent pour l'instant cantonnés à leur marché national. Côté italien, une démarche qualifiée de « pédagogique » a démarré cette année.
Le dialogue n'exclut pas d'autres moyens. Selon Vitisphere, qui a suivi la conférence de presse, l'action juridique paraît centrale pour défendre les appellations. Encore faut-il que les contrôles suivent, dans chaque pays qui revendique la mention. Une protection sur le papier ne pèse pas lourd si personne ne vérifie ce qu'il y a dans la bouteille.
Un tournant pour le crémant
« Nous sommes à un tournant de notre développement », reconnaît Dominique Furlan, cité par Réussir Vigne. Les premiers chiffres de 2026 montrent un tassement de la croissance en grande distribution. Rien d'alarmant pour l'instant. Mais après des années d'euphorie, la catégorie doit penser la suite.
La fédération veut occuper plus fermement le créneau des bouteilles vendues entre 9 et 15 euros, avec des cuvées spéciales plus ambitieuses. Pour distinguer ces cuvées spéciales dans son concours, la fédération réfléchit à des critères comme un élevage sur lattes de 36 mois ou une part plus large de cépages locaux. De quoi bâtir une identité qu'un concurrent ne pourra pas copier en changeant d'étiquette.
Le contraste avec le reste de la filière est frappant. Entre l'arrachage et une vendange 2026 historiquement faible, le vignoble français traverse une crise profonde, et le crémant fait partie des rares segments qui gagnent des parts de marché. Il a donc tout intérêt à protéger ce qui fait sa force : un nom, huit terroirs et une méthode. Les prochains mois diront si la pédagogie suffit, ou s'il faudra passer par les tribunaux.


