Gérard Bertrand : « La France doit investir plus dans la promotion de la région Languedoc Roussillon et de ses vins »

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Gérard Bertrand joue un rôle majeur dans le secteur du vin depuis plus de trente ans. Le vigneron languedocien vient de présenter un nouveau vin rosé, le Clos du Temple.

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Le Figaro l’a rencontré à l’Hôtel de la Monnaie, le restaurant du triple étoilé Guy Savoy.

Racontez-nous la genèse du Clos du Temple ?

Le Clos du Temple, c’est d’abord un coup de cœur. J’ai acheté le domaine en 2016. C’est un lieu unique dans les collines de Cabrières. Le site est à deux cent mètres d’altitude avec une topographie et une géologie très particulière : c’est une zone de contact entre du calcaire et du schiste. Le clos de huit hectares, enchassé au cœur du domaine, abrite cinq cépages, la syrah, le mourvèdre, le cinsault, le viognier et des vieilles vignes de grenache ce qui est essentiel pour faire du rosé. Nous avons vinifié pendant deux ans l’ensemble de ce vignoble et je me suis rendu compte que le raisin de ces parcelles présentait un goût particulier. Nous avons donc isolé leur vinification. Aujourd’hui, nous sommes en train de construire un chai entièrement dédié à ce clos. C’est vraiment un site unique, qui fait rêver, et en même temps qui donne des vins remarquables. D’ailleurs, les crus de ce terroir sont renommés depuis des siècles. On dit que Louis XIV se faisait livrer des vins de Cabrières, qu’on appelait les vins vermeils.

Vous avez donc choisi ce clos pour votre nouveau projet…

Ce domaine m’a semblé idéal pour réaliser un projet qui me tenait à cœur, celui de produire un rosé iconique avec un potentiel de vieillissement certain. Nous avions déjà commencé ce travail avec la Sauvageonne, mais ici nous l’avons poussé beaucoup plus loin. Le Clos du Temple a été conçu comme un vin de garde, vinifié en barrique. Symboliquement, j’ai conçu ce vin comme un temple : les fondations sont constituées par le grenache, les colonnes sont formées par le cinsault, les murs c’est la syrah, l’architecture c’est le mourvèdre et le toit c’est le viognier. Le but était de créer un rosé unique et gastronomique qui puisse accompagner les plats les plus raffinés et qui rentrerait dans la famille des grands vins, au même titre que les blancs et les rouges.

Quel va être le prix du Clos du temple ?

Le caractère unique et iconoclaste de ce vin explique le coût de la bouteille. Le prix est le même que le clos d’Ora, soit 190 euros la bouteille. C’est le rosé le plus cher sur le marché. C’est assumé, parce qu’il correspond à un travail en profondeur, associé à des vignes exceptionnelles qui ont parfois soixante-dix ans, et qui donnent de petits rendements, soit dix mille bouteilles cette année. C’est aussi un chai très particulier qui est en train d’être construit par François Fontès. Il s’agit de mettre notre région sur un piédestal dans le monde des rosés. Il n’y a pas de raison qu’il y ait des bouteilles de champagne rosé à cinq cent euros et des rosés qui soient dix fois moins chers.

La forme de la bouteille a été très travaillée…

J’ai aussi voulu mettre ce vin en valeur par la bouteille, que nous avons conçue nous-même, en interne, avec l’idée d’illustrer le nom et la philosophie qui est derrière ce vin. La base de la bouteille est carrée, comme l’entrée d’un temple. Je voulais que ce vin transporte les gens dans le divin, et c’est bien dans ce sens que ce rosé est comparable à un temple. Le Clos du Temple, c’est donc un vin qui s’inscrit dans une forme de transcendance. Ce vin est vraiment une forme d’aboutissement pour moi, qui tient compte à la fois du terroir et de ma philosophie.

Vos vins biologiques constituent un élément déterminant de cette philosophie et une de vos spécificités. D’ailleurs, où en êtes-vous dans la gestion et dans la conversion biologique de vos domaines ?

Aujourd’hui, 70% à 80% du vin que nous produisons est bio. Le but est de passer à 100% en 2030. Je suis assez fier de cette conversion au biologique. Il y a aujourd’hui autour de cent personnes qui sont impliquées à plein temps dans notre programme biologique, ainsi que quatre ingénieurs agronomes, onze œnologues, et de nombreux saisonniers. Il y a aussi un directeur dans chaque domaine et un staff qui supervise l’ensemble des domaines. Nous avons là une équipe solide, qui permet d’assurer une bonne gestion. Cela est essentiel puisque nos domaines représentent aujourd’hui presque mille hectares de vigne cultivées, sans compter les quatre mille hectares que représentent l’ensemble de nos partenariats.

Parvenez-vous à transmettre votre vision d’une viticulture biologique à vos partenaires ?

Déjà, il faut faire la distinction entre bio et biodynamique. La biodynamie est une méthode d’agriculture, principalement appliquée à la vigne, n’utilisant ni pesticides ni engrais chimiques et tenant compte du rythme des saisons et de la nature. Avec la biodynamie, on va plus loin qu’avec le bio, et pour le moment nous appliquons cette méthode uniquement dans nos domaines. Quant au biologique, c’est une technique culturale qui peut facilement être contrôlée, d’une part par la qualité du vin, d’autre part par l’absence d’entrants.

Comment transmettez-vous ces savoir-faire ?

Les partenariats impliquent bien entendu une certaine confiance, et aussi une formation pour initier les gens au mode de culture biologique. Nous vinifions sur place, que ce soit dans les caves particulières ou dans les caves coopératives et nous suivons le travail avec eux, en cherchant à les impliquer jusqu’au produit final. Nous leur demandons donc un certain engagement. Selon moi, il vaut mieux que les gens soient responsables de leur vin.

Changer les habitudes ne doit pas être simple, surtout dans le monde du vin…

Les traditions sont très importantes dans les vignobles. La première année de transition vers le bio est toujours un peu délicate, mais en ayant du bon matériel et en formant des gens compétents, cela se passe généralement bien. Il y en a très peu qui font marche arrière. Quand il y a une volonté, il y a toujours un chemin. En plus, il apparaît très vite que le bio est un atout. Les vignes résistent mieux au mildiou quand elles sont bio. Certes, il y a toujours des risques, et certaines années sont particulièrement difficiles. L’année dernière par exemple a été l’une des trois années les plus difficiles au cours des cent dernières années. Globalement nous nous en sommes bien sortis, avec des aspérités dans un ou deux domaines où nous avons perdu 20% des récoltes, mais cela fait partie des risques. Ce qui fait la différence, c’est surtout l’expérience.

Est-ce que le fait que vos domaines soient cultivés en biodynamie et que vos partenaires travaillent avec vous en bio vous procure un avantage commercial en France et à l’étranger ?

Nous ne pouvons pas nier que le bio est une vraie catégorie aujourd’hui, en France surtout mais aussi dans d’autres pays européens, principalement la Suisse, l’Allemagne et la Belgique. Cependant, nous exportons un peu partout dans le monde et dans tous les autres pays le bio n’est pas encore au goût du jour. Il correspond plutôt à une certaine clientèle, celle des restaurants de haut niveau et des sommeliers. On ne peut pas dire que l’accès au vin bio s’est démocratisé partout. Produire bio est donc un avantage dans les pays francophones, tandis que dans d’autres pays c’est une contrainte liée au prix.
Quoi qu’il en soit, le plus important pour moi c’est d’être en phase avec mes convictions. Cela fait trente-deux ans que je suis dans ce métier, et seulement sept que je réussis vraiment à m’en sortir d’un point de vue économique. Ce sont mes convictions qui m’ont permis de m’accrocher pendant tout ce temps.

Vous parlez des pays francophones qui sont plutôt matures et réceptifs par rapport au bio, qu’en est-il des Etats-Unis ?

Il y a une demande aujourd’hui qui vient des grands restaurants, surtout à New York. Mais le reste des Etats-Unis ne montre pas de vraie appétence pour le bio. Cela va évoluer, par exemple avec la Sonoma Valley, en Californie, qui va être entièrement indépendante énergétiquement, ce qui va marquer un grand changement pour le marché américain. Je pense que la transition des Etats-Unis vers le bio va se faire à un rythme normal. Il faut se donner du temps. Quand on plante une vigne, elle ne commence pas immédiatement à faire du raisin !

Parlez-nous s’il vous plait des suites de votre partenariat avec Bon Jovi…

(Gérard Bertrand et Jon Bon Jovi, musicien fondateur d’un groupe de rock, se sont associés en juin dernier pour créer Hampton Water, un vin rosé. NDLR). Ce sont Jon Bonjovi et son fils qui m’ont sollicité parce qu’ils connaissaient la qualité de mes vins et voulaient créer un rosé. J’ai accepté car j’ai vu qu’ils étaient passionnés par le vin et qu’ils avaient vraiment envie de faire cette cuvée. Il est encore tôt pour tirer des conclusions mais pour l’instant cette entreprise rencontre un succès intéressant aux Etats-Unis. Nous avons vendu 40 000 caisses (480 000 bouteilles NDLR) la première année à vingt-cinq dollars la bouteille, ce qui est plus que satisfaisant considérant qu’il faut toujours deux ou trois ans pour lancer un produit. Pour l’instant, nous ne sommes présents que dans quinze états. Nous avançons pas à pas afin de garantir la qualité et de contrôler la distribution. Le but est d’étendre la distribution à tous les états.

Y a-t-il encore une marge d’évolution pour le rosé français aux Etats-Unis selon vous ?

Je pense que le marché se développe. C’est l’un des rares marchés au monde qui est encore en croissance, ce qui ouvre des opportunités. Mais cela demande d’être constamment présent sur le terrain, de trouver les bonnes personnes et de comprendre les besoins des consommateurs et des distributeurs. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai créé ma propre société d’importation aux Etats-Unis. De plus, même si les vins français ont un prestige et une popularité incontestables, ils sont en compétition avec les vins espagnols et californiens. Mais il est sûr que le marché américain a encore une capacité de croissance.

Confirmez-vous le fait que la Provence, en faisant évoluer ses prix et ses tarifs, a créé un véritable appel d’air pour le Languedoc Roussillon ?

Franchement, je ne me positionne pas. Je pense que la Provence, en tant que première région en place sur le marché américain, a légitimé la catégorie rosé. Ensuite, l’appel d’air profite à tout le monde, non seulement au Languedoc mais aussi à la Californie, à l’Espagne. Le rosé est une véritable catégorie de vin aujourd’hui, et la Provence en produit une partie importante. Il n’y a pas que la question du prix. Le plus important, c’est que le consommateur américain pense que le rosé est un vin français, fait avec du grenache.

Les déclarations du Président Trump qui explique que le vin en provenance de l’Union Européenne pourrait être plus taxé, cela vous inquiète-t-il ?

Je suis optimiste, je ne pense pas qu’il y ait de véritables raisons pour que les taxes augmentent. Et puis si elles augmentaient de quelques centimes, cela ne serait pas une révolution. Cela serait difficile à court terme mais cela ne changerait pas le modèle économique. En plus, les taxes sont fixées par l’Europe et non par la France, donc les Etats-Unis ne peuvent taxer les vins français sans taxer tous les européens. En outre la demande de vin aux Etats-Unis est assez importante, donc je ne pense pas que ce projet aille bien loin.

Certains mettent en avant le fait que l’Europe n’est pas assez volontaire pour baisser les droits de douane avec des pays comme la Chine, alors que l’Australie a trouvé des accords bilatéraux avec ce pays qui lui procurent un avantage réel pour les exportations. Avez-vous le sentiment d’être victime de cette passivité de l’Europe ?

L’Europe doit faire plus pour essayer de trouver des accords. Mais parallèlement la France doit investir davantage dans la promotion de la région, c’est-à-dire l’art de vivre du Sud de la France, ce qui selon moi inclut la promotion du vin. Le Languedoc-Roussillon est la première région viticole au monde, et je pense que nous devons nous fédérer pour faire plus et mieux et dégager des budgets plus conséquents, notamment pour valoriser notre marque ombrelle qui s’appelle et Sud de France. Notre art de vivre est remarquable, et la qualité des vins n’a rien à envier à personne, mais il y a encore un décalage entre le savoir-faire et le faire-savoir.

Propos recueillis par Juilette Assant et Stéphane Reynaud.

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