À Sazilly, dans le vignoble tourangeau, le domaine Charles Joguet produit depuis 2021 une partie de ses Chinon selon les règles de la cacherout, le code alimentaire juif. Une démarche exigeante qui combine technicité et ouverture culturelle.
Les Chinon casher du domaine sont issus des mêmes parcelles, des mêmes choix de vinification et du même savoir-faire que les autres cuvées. Une seule différence visible sur la bouteille : un poinçon spécifique, celui du rabbinat de Paris, qui certifie le respect des règles religieuses. Cette identité particulière est née d’une rencontre, comme l’explique Anne-Charlotte Genet, propriétaire du domaine. Un distributeur en quête de vins haut de gamme destinés à une clientèle juive orthodoxe est venu la solliciter. Attachée au multiculturalisme, la vigneronne a saisi l’occasion de découvrir une démarche encore peu répandue dans le Val de Loire.
Un cadre strict, des choix techniques préservés
Produire casher implique l’intervention permanente de délégués assermentés, dépêchés par une institution rabbinique, à chaque étape critique de la production. Pour Anne-Charlotte Genet, la condition était claire dès le départ : pas question que les choix techniques soient dictés de l’extérieur. L’objectif visait l’élaboration de Chinon haut de gamme, en cohérence avec le reste de la gamme.
Dans la pratique, les délégués interviennent dès l’égrappage, suivent les opérations de lancement de la fermentation alcoolique avec des levures casher, le décuvage, le pressurage, l’élevage. Les pompes et les tuyaux dédiés font l’objet d’une « casherisation » préalable. Ils suivent les directives de l’équipe et réalisent eux-mêmes les manipulations sous la supervision des vignerons. Kevin Fontaine, responsable de production, souligne le défi humain : ces délégués sont parfois des étudiants peu manuels, mais l’expérience est stimulante pour une équipe ouverte sur la diversité.
Un protocole rigoureux jusqu’à la mise en bouteilles
Les cuves et barriques destinées au casher doivent être remplies trois fois d’eau froide en 24 heures avant utilisation. Entre chaque passage des délégués, ces contenants restent scellés. La mise en bouteilles et l’étiquetage s’effectuent en leur présence, et les pallox finalisés sont également scellés. Une rigueur qui génère un surcoût, mais que la qualité finale et la valorisation commerciale permettent de compenser.
Un marché de niche en expansion
Depuis les premières mises en bouteilles en 2023, le domaine a produit environ 10 000 cols casher sur cinq cuvées, soit une fraction de ses 120 000 cols annuels. Les ventes se font majoritairement à l’export — États-Unis, Australie — et en France via des cavistes, des épiceries fines, des restaurants spécialisés et la vente en ligne. À Wine Paris, Anne-Charlotte Genet a fait référencer le hashtag « casher » et noué plusieurs contacts prometteurs. Dans une vallée de la Loire où cette démarche reste rare, le domaine Joguet ouvre une voie originale qui combine respect de la tradition viticole et écoute des spécificités culturelles.
