Discret dans les statistiques bordelaises actuelles, le merlot blanc revient sur le devant de la scène à la faveur du changement climatique. À la fin des années 1950, ce cépage occupait plus de 5 000 hectares dans le vignoble bordelais. Aujourd’hui, il n’en couvre plus que vingt environ, soit à peine 0,5 % de l’encépagement blanc régional. Une régression spectaculaire qui pourrait toutefois s’inverser, à mesure que ses qualités retrouvent un sens dans le contexte viticole contemporain.
Si les vins rouges dominent aujourd’hui Bordeaux avec 83 % du volume produit en 2024 selon la DRAAF, cela n’a pas toujours été le cas. En 1960, 42 % du vignoble bordelais était planté en cépages blancs. L’évolution des goûts des consommateurs, mise en lumière par l’étude Sowine, montre désormais un retour en faveur du vin blanc, dont la demande dépasse celle du rouge. Depuis 2023, la France produit d’ailleurs davantage de vin blanc que de rouge. Cette inversion s’accompagne d’une multiplication d’expérimentations, comme en témoignent les nouvelles appellations Médoc blanc en 2025 ou Gigondas blanc en 2023.
Le merlot blanc, croisement entre le merlot noir et la folle blanche, est autorisé en assemblage dans les AOP Bordeaux blanc et Pineau-des-Charentes. Longtemps boudé, il fut écarté à cause de son cycle tardif, de sa productivité jugée excessive, de son acidité élevée et de son faible degré alcoolique. Or, selon Karl Todeschini, propriétaire des Châteaux Mangot à Saint-Émilion et La Brande à Castillon, ces caractéristiques en font précisément un cépage idéal pour aujourd’hui. Avec son frère Yann, il a relevé le défi d’élaborer une cuvée 100 % merlot blanc, en pari sur l’avenir.
Dans le sillage de cette initiative, les expérimentations se multiplient dans le bordelais. On rencontre du chenin au Château Sainte-Marie en Entre-deux-Mers, du chardonnay au Clos Dubreuil à Saint-Émilion, et de nombreuses cuvées en blanc de noirs. Certains domaines optent pour le décalage géographique en faisant venir des cépages étrangers à la région, d’autres préfèrent renouer avec des variétés autochtones tombées dans l’oubli.
Le merlot blanc incarne ainsi à la fois la mémoire d’un terroir et la promesse d’une viticulture adaptée. Dans un Bordeaux confronté aux étés chauds et aux vendanges précoces, sa tardiveté et son acidité naturelle deviennent des atouts précieux, capables de préserver fraîcheur et équilibre dans des vins blancs taillés pour notre époque.