La crise viticole frappe l’ensemble du vignoble français, mais elle se vit différemment selon les régions et les profils d’exploitation. Augmentation des coûts de production, baisse de la consommation, aléas climatiques : chaque vigneron compose à sa manière avec un environnement économique tendu. Témoignages croisés de quatre exploitants en première ligne.
Adeline Gouzy, vigneronne audoise de 36 ans, s’est installée à Cavanac en 2022. Depuis, ses coûts de production sont passés de 4 500 à plus de 6 000 €/ha. « On perd quasiment 100 €/ha et cela va aller crescendo. On doit se serrer la ceinture », confie-t-elle. Avec des rendements de 70 à 80 hl/ha en parcelles irriguées et 45 à 70 hl/ha sur le reste de son vignoble, elle peine à atteindre les 90 hl/ha qui équilibreraient l’exploitation. « Pour compenser les charges, il faudrait augmenter le rendement de 50 %. C’est irréaliste. »
Adeline a donc multiplié les économies : 40 % d’engrais en moins par rapport à 2023, recours à des produits de contact plutôt qu’à des systémiques, passage de l’épamprage manuel à un traitement chimique. Elle conserve néanmoins la taille Guyot manuelle, jugée incontournable pour la qualité dans sa région. Mais elle reste lucide : « On peut réduire les charges de 10 à 15 %, mais le seul levier décisif reste le prix du vin. »
Romain Angelras, 37 ans, exploite avec son frère le domaine familial près de Nîmes, dans le Gard. Installé en 2017 sur une structure équilibrée, il a vu la situation se dégrader à partir de 2019 sous l’effet du climat, de la crise et de l’inflation des intrants. « À mon arrivée, avec un chiffre d’affaires de 6 500 €/ha, l’exploitation couvrait ses charges. Aujourd’hui, il nous faudrait atteindre 8 000 €/ha pour nous payer correctement, alors que nous plafonnons autour de 4 500 €/ha. »
Conséquence : économies sur tous les postes pendant sept années consécutives. Le domaine retarde les investissements, optimise les itinéraires techniques et resserre la masse salariale. Une équation tenable à court terme, mais qui finit par grever le potentiel productif si elle se prolonge.
D’autres viticulteurs témoignent d’expériences similaires : passage en culture raisonnée, abandon d’opérations manuelles trop coûteuses, négociation à la baisse avec les fournisseurs, arrêt des bouteilles haut de gamme jugées trop risquées à mettre sur le marché. Certains, las, font le choix de l’arrachage définitif, encouragé par les aides publiques.
Au-delà des stratégies individuelles, c’est tout un modèle économique qu’il faut repenser collectivement. Sans hausse durable des prix de vente, les meilleures gestions ne suffiront pas à préserver une viticulture rentable. La balle est dans le camp du marché, mais aussi des pouvoirs publics, qui doivent accompagner la transformation profonde d’une filière confrontée à un défi historique.