Surprise dans le prestigieux vignoble de Sauternes : un grand cru classé se lance dans le pari du vin sans alcool. Laure de Lambert Compeyrot, propriétaire du Château Sigalas Rabaud à Bommes (Gironde), un premier cru classé en 1855, vient en effet de présenter une cuvée inédite, baptisée « vin liquoreux sans alcool ». Une initiative pionnière dans un univers où la tradition règne en maître et où les expérimentations restent rares.
L’idée a germé lors du salon Wine Paris 2025. Le 8 février exactement, la propriétaire — vingt-troisième génération d’une lignée familiale de viticulteurs — découvre par hasard un colombard sans alcool signé Moderato, jeune entreprise spécialisée dans les boissons désalcoolisées depuis 2020. « Ce jour-là, j’ai compris qu’il y avait un chemin », confie-t-elle. Elle quitte Paris le lendemain avec « la certitude de devoir travailler là-dessus ».
Un an plus tard, le projet est devenu réalité. Tests aromatiques répétés, dégustations tenues à l’écart pour éviter d’attirer l’attention du voisinage, groupe WhatsApp dédié réunissant les équipes de la propriété et celles de la start-up : la collaboration s’est construite étape par étape. « Une start-up, ils vont vite, ils sont réactifs », apprécie la vigneronne, séduite par l’agilité du partenaire technologique.
Pour Wine Paris 2026, la cuvée a été officiellement révélée, dans un grand salon qui consacrait pour la première fois un espace entier aux vins sans alcool. Trois jours de débats animés ont accompagné l’événement, témoignant d’un intérêt croissant pour cette catégorie longtemps marginalisée. Effet de mode passager ou tendance de fond ? La question reste ouverte, mais l’attention médiatique est désormais bien réelle.
Le pari est audacieux pour un grand cru classé. Les producteurs de liquoreux de Sauternes affrontent depuis plusieurs années un marché en recul, avec une consommation mondiale en berne et une image parfois jugée vieillissante. Innover en proposant une version désalcoolisée de leur grand vin, c’est miser sur une nouvelle clientèle, plus jeune, sensible aux enjeux de santé et de modération, sans renoncer à l’identité aromatique du domaine.
L’épisode est aussi marqué par les contingences climatiques. Quelques jours avant le lancement, la tempête Nils a balayé la région : à Sigalas Rabaud, les arêtières de l’entrée ont cédé sous la force du vent, et la rivière Ciron est sortie de son lit, menaçant certains rangs de vigne en contrebas de la propriété. Heureusement, les dégâts sont restés localisés et n’ont pas compromis le lancement, prévu le jour de la Saint-Valentin.
Cette initiative pourrait inspirer d’autres grands domaines. Si le marché des sans alcool reste marginal en France, sa croissance internationale, particulièrement aux États-Unis et au Royaume-Uni, attire l’attention de producteurs en quête de relais de croissance. À Sauternes comme ailleurs, l’avenir pourrait bien passer par une diversification audacieuse, sans renier l’héritage. Un défi que cette pionnière du Sauternais a choisi de relever.