Le jeudi 4 mars 1976 reste l’une des dates les plus douloureuses de l’histoire viticole française. Ce jour-là, sur un barrage tenu par des viticulteurs à Montredon-des-Corbières, dans l’Aude, deux hommes perdirent la vie : Joël Le Goff, commandant de CRS, et Émile Pouytes, viticulteur. Cinquante ans plus tard, leurs noms tendent à s’effacer de la mémoire collective, alors qu’ils incarnent un tournant majeur du syndicalisme vigneron languedocien.
Pour commémorer ce demi-siècle et restituer le contexte de ce drame, l’historien Jean-Philippe Martin, agrégé et docteur en histoire, publie aux éditions de l’Atelier un ouvrage de référence intitulé La Guerre du vin. Montredon 1976 : à la vigne à la mort ! Le livre paraît le 6 mars, à quelques jours d’une matinée commémorative organisée le dimanche 8 mars à Montredon-des-Corbières, qui réunira syndicats viticoles et représentants de la gendarmerie autour d’une messe à 10 heures suivie d’une marche reliant la stèle d’Émile Pouytes à celle de Joël Le Goff.
L’historien rappelle que ce drame ne fut pas un accident isolé, mais l’aboutissement de plusieurs années de mobilisation vigneronne radicalisée par l’absence de réponse politique. Les viticulteurs du Languedoc, confrontés à l’effondrement des cours et à la concurrence des vins importés, multipliaient les actions, allant du blocage des axes routiers aux opérations coup de poing. Dès le 14 avril 1975, une compagnie de CRS avait été attaquée à Lagrasse avec des cocktails Molotov et de l’explosif agricole, témoignant d’une escalade déjà préoccupante.
À Montredon, l’après-midi du 4 mars 1976, la tension monte rapidement. Selon l’ouvrage de Jean-Philippe Martin, ce sont les manifestants qui tirent les premiers, à 13h30, sur les véhicules des forces de l’ordre, hélicoptère compris. Des fusils de chasse avaient été dissimulés dans certains coffres, signe d’une volonté d’en découdre avec des CRS perçus comme un corps étranger, parfois assimilé à des forces de provocation. À 15 heures, l’affrontement bascule dans le drame, laissant deux morts sur le carrefour.
L’ouvrage de Jean-Philippe Martin invite à dépasser le seul souvenir des victimes pour interroger les ressorts politiques, sociaux et économiques d’une lutte oubliée. Il rappelle ainsi combien l’histoire viticole française reste indissociable de ses luttes collectives et de leurs douloureux jalons.